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Peindre la musique, c'est donner avoir l'invisible 


"En tant qu'artiste peintre et grande amoureuse de la musique, j’ai cette faculté très particulière de voir, de percevoir la musique en forme et en couleur. Cette faculté m'a été révélée en peignant devant le paysage. Et c’est cet itinéraire là que je vais vous présenter aujourd'hui 

Nous sommes ici devant le massif de La Meije, N’avez vous jamais eu une emotion musicale face à la beauté que nous offre le monde ? Pour ma part, la musique m’évade. Mais aussi, elle révèle mes émotions. Et quand elle révèle mes émotions, je suis en vibration avec ce monde qui nous entoure.

Et vous ? Avez-vous déjà eu une émotion musicale face à un paysage, un tableau, une œuvre d’art ?

Vous qui êtes dans les transports, le paysage défile sur vos yeux, l’espace est en mouvement. N’y a t il pas là une notion de musique ? 

J’ai découvert très récemment que Georges Gershwin avait écrit Rhapsody in Blue dans un train entre New York et Boston, très influencé, inspiré par le rythme sonore et le balancement des wagons.

Pour ma part j'ai ressenti la musique du paysage en peignant dans le paysage.

Je suis généralement avec tout mon matériel au creux des vallées ou devant des montagnes et je peins, je compose. Je cherche la lumière, je cherche les couleurs.  Je cherche et j’écoute… et j'entends et c'est là, au bout d'1h/ 1h30 - et le temps est très précieux et très important - que je perçois la musique. Cela veut dire que l’émotion du paysage est musique.

Je vais vous présenter un premier exemple de mon travail. C'était il y a très longtemps sur les berges de la Seine dans le Nord des Yvelines. Je me promenais le matin, il avait neigé, c'était l'hiver et le soleil se lève : vidéo des Matinales. Ces 4 tableaux ont pour moi une même émotion.

On glisse de la figuration, du paysage figuratif vers l’abstraction. La musique n’est-elle pas une abstraction ? Après je me suis dit : Quand les compositeurs traversent des contrées, des campagnes, quand ils sont dans les villes, ils intègrent le paysage dans leur musique. Il pourrait être vrai qu’il y à là un lien entre la musique le paysage et qu’il pourrait être peint. J'ai commencé, à partir de là, à essayer de développer ce que je ressentais de la musique et ce que je ressentais du paysage.  Quel était la couleur des sons, la forme de la musique ? Et j’ai commencé à en développer un langage. 

Un langage pour créer ces partitions colorées -  parce que c’est ainsi que je les appelle.  J'ai beaucoup travaillé sur ce langage pictural de la musique, comme vous, vous utilisez un langage (informatique). Je l'ai travaillé, étudié, réalisé de nombreuses expériences - il y a eu beaucoup de ratés aussi. Puis il y a eu un grand projet, il y a plus de 10 ans.

Je ne sais pas si cela vous arrive, à vous. Quand vous entrez dans un musée, vous vous arrêtez devant une œuvre. Vous ne savez pas ce qui se passe, mais vous êtes attiré par cette œuvre et restez devant un peu de temps - toujours le temps qu'il faut prendre. Vous êtes attiré par un coup de pinceau, par la composition, par les harmonies. 

C'est ce qu'il m’est arrivé quand j'ai revisité pour la énième fois les Nymphéas de Monet au musée de l’Orangerie à Paris.  Je me suis dit : « mais c'est bien sûr, Monet a peint là des partitions. J'ai eu l'autorisation exceptionnelle de venir peindre devant les Nymphéas de Monet pendant 18 mois 

J'ai pu scruter la couche picturale, j'ai pu scruter toutes les couleurs utilisées par Monet. Je me rends compte qu’il prend son pinceau et tous les 10 centimètres il va donner un coup de pinceau bleu, vert, rose, jaune, n’est ce pas du rythme ?  Entre les deux arbres - qui sont des mesures - il se passe quelque chose : une reflexion/reflection ! J’ai pu travailler sur les partitions colorées des Nymphéas, j'en ai fait plus de 20 m linéaires de toile. Je vous en présente trois, maintenant je peux vous les présenter en musique - sur la musique de Bach Schubert ou Schostakovitch. Video des Nymphéas.

Alors ce qui m'intéresse aujourd'hui c'est de : 

  • mettre le public entre la musique et la peinture comme ici lorsque mes Nymphéas ont été ont exposés à la Cantor Art Gallery aux États-Unis ; 
  • voir que la musique est matérielle. On peut la construire. Vous avez remarqué que les cercles chromatiques sont des ondes de propagation sur des fonds sonores. 

La musique est passée de l'émotion à l’abstraction. Elle est un langage. Il m'a fallu travailler cette musique en dehors de tout lien avec le paysage. Comme le compositeur l'écrit sur la portée, je vais l'écrire sur la toile.

Connaissez-vous « La Valse » de Maurice Ravel ? Elle a été commandée par Diaghilev à Maurice Ravel en 1906. C'est une très belle musique, puissante. Maurice Ravel va l’écrire après la première guerre mondiale. Donc, vous imaginez, toute la destruction du monde qui est intégrée. Je vous invite à l'écouter chez vous, elle dure 14 minutes. Il faut aller jusqu'au bout !  Toujours le temps…prendre le temps d’écouter une musique.

Je l’ai découverte lors des répétitions de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, Salle Pleyel. J'avais l'autorisation de venir dans la salle vide avec ma petite aquarelle. Je ne me suis pas retrouvée avec deux ou trois musiciens, je me suis retrouvée face à un orchestre entier, avec ses vibrations et toute ses sonorités qui explosaient de l’orchestre. J’étais un tout petit peu impressionnée quand même. Je suis demandée : comment commencer ? J’ai commencé à travailler sur la couleur de chacun des instruments. (J’ai beaucoup travaillé sur le monde coloré des musiciens, je pense qu'ils sont chacun dans des ondes de propagation colorées différentes).

J'ai donc pu travailler sur un éventail, une palette de couleurs. Donc vous voyez, à gauche les violons (en vert), la harpe en mauve, puis plus on va dans les graves, le violoncelle et les basses plus on va vers les bleus et les bruns. Et au dessus les percussions.  Il y avait la couleur des sons, mais il y a aussi la structure de la musique. Le chef d'orchestre envoie la musique, explique, il met les mots sur comment la musique peut être construite. Il y a des il y a des rythmes, des sons très très graves qui prennent une très grande ampleur avec les ondes de propagation énormes. Toute cette musique là rentre en vibration en nous. Je la traduis ainsi. Après plusieurs études, ces heures passées salle Pleyel, j'ai peint cette partition colorée de ”La Valse” de Maurice Ravel. C'est une phrase musicale jouée huit fois par l’orchestre, de plus en plus dramatique jusqu'à l'agonie du monde. Vraiment, c'est une musique à écouter.

Ne souhaiteriez-vous pas, vous, voir ces représentations de la musique, ces grands tableaux au-dessus des orchestres.  Je trouve que ce serait un partage d'émotions absolument incroyable ! La musique peut donc se voir. C’est Delacroix qui écrit en 1956 : « On n'en viendra un jour à exécuter des symphonies en même temps qu'on représentera de beaux tableaux pour en augmenter l’impression ».

Ce jour est arrivé. Je vous fais ce cadeau aujourd’hui. Vous avez prévu d'aller voir la 7e symphonie de Beethoven. Vous allez dans la salle de concert - vous y êtes ! Ne bougez pas. Les musiciens arrivent, accordent leur instrument et la cheffe d'orchestre entre. Video La Cheffe d'Orchestre

Pour l'organisation de ses concerts, de ces conférences, pour les écrits, j'ai fait beaucoup de recherche.  Je m'aperçois que la musique est abstraction en peinture depuis un siècle, au moins ! Alors je vais vous présenter d'autres artistes très très brièvement, je vous invite évidemment à aller voir des choses sur Internet là-dessus. Mes maîtres à moi, en peinture, ce sont Cézanne, Picasso, les peintres de la renaissance et plein d'autres encore.  Mais il y a des peintres qui sont synesthètes, des musicalistes comme on pourrait les appeler. Il y a Kandinsky, Paul Klee et Kupka (mes 3K). Je vais vous présenter un peu leur travail très brièvement, nous n’avons pas beaucoup de temps,  . Le temps est précieux.

Kandinsky en 1909 a fait une série sur les paysages où la puissance de la couleur est déjà, notable. Puis il va travailler la musique, ici une représentation d’un concert. Dans ce concert de piano, vous voyez que la musique est jaune et envahit tout l’espace. Il dit : "Les tons des couleurs, comme ceux de la musique, sont dune nature beaucoup plus fine, provoquant dans l’âme des vibrations beaucoup plus subtiles, indescriptible par les mots. »  Je peux vous assurer qu'avec les mots, ce n’est pas facile. Ensuite au Bahaus, il va enseigner le lien qui il y a entre la couleur et la forme. Théorie qu’il écrira dans un tout petit livre, qu’il faut absolument lire si cela vous intéresse.  Synesthète, il voit la couleur : « Musicalement, le bleu clair sapparente à la flûte ; le foncé au violoncelle, s’il fonce encore à la sonorité somptueuse de la contrebasse ; dans ses tons les plus profonds, les plus majestueux, le bleu est comparable aux sons graves de lorgue. Le Jaune devient facilement aigu et ne saurait devenir très profond ». On est en 1925.

Paul Klee était violoniste et peintre, il a beaucoup travaillé sur les paysages, là un paysage entre figuration et attraction : le premier plan, ce sont presque des notes qui sont devant cette montagne bleue. Il va travailler sur les émotions qu'il a de l'air et de la lumière et les transformer en couleur. Il sera la couleur, dira-t-il, mais aussi et je trouve que c'est très bien pour aujourd’hui, « L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible ».  Ensuite, toujours au sein du Bahaus, il va enseigner et créer nouvelle écriture musicale dans lequel il intègre la temporalité, … toujours le temps ! Et voici une « Polyphonie ». J’y perçois des espaces entrant en vibration les uns aux autres qui crée les espaces colorés de la musique. 

Je n’ai pas le temps de vous parlez de Kupka mais je vous invite à regarder sur Internet. C’est un très grand artiste.

Alors « Donner avoir la musique est possible », c’est un potentiel de création et de partage absolument incroyable

Aujourd'hui on est dans une société de tout à l’image. On a des images de tout, sur tout, trop peut-être. Mais nous n'avons aucune image de la musique. Comment pourrait-on faire ? J’espère que la jeune génération pourra trouver quelque chose. Aujourd’hui, comment pourrait-on faire pour proposer à voir la musique ? 

Et chacun d'entre vous, peut-être vous êtes posé la question, peut-être avez-vous des couleurs, des paysages (en écoutant la musique) ?  Il y a eu un mouvement musicaliste dans les années 30. On se rend compte qu'il existe quelque chose, et si ces propositions sont toutes différentes, elles seraient vraiment intéressantes à « voir ». Pour ma part, j’intègre les vibrations des paysages, les vibrations de la musique et je les transpose.  Je cherche à structurer cette musique. La musique, ce n'est pas que la couleur, ni la forme. Il y a la temporalité, l'espace-temps de la musique, il y a la rythmique, et tant de données à prendre en compte. Et vous, prendriez-vous le temps de vivre vos émotions ? de vivre les vibrations que vous procure le monde, un paysage ou même une rencontre ? Qu’en feriez-vous ? Ce serait magnifique (de les exprimer en couleur).

Pour conclure, je vous invite ce soir à Paris, maintenant. Nous sommes dans la voiture et nous allons place de la Concorde. Je vous remercie de votre attention. Video Place de la Concorde. "

Gabrielle Thierry pour TEDxESTACA2023

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